Site de vulgarisation scientifique d'Etienne Klein
"Il me plaît de penser que la physique est une sorte d’alpinisme intellectuel consistant à grimper jusqu’à des hauteurs himalayennes où le logos est rare et la vérité mutique."
photo E. Klein
signature E. Klein

Max Planck (1858 – 1947)


Planck


“Une théorie nouvelle ne triomphe jamais. Ce sont ses adversaires qui finissent par mourir.”

“Même la théorie physique la plus parfaite n’est pas en mesure de répondre à une question mal formulée.”

Max Planck



Formation

Max Planck est né à Kiel le 23 avril 1858. Il est né dans une famille intellectuelle certes, mais pas scientifique, puisque son père était professeur de droit à l’université, et ses grands-parents professeurs de théologie ! Il étudie à l’université, où il est tiraillé entre des études de musique et de sciences. Ce sont finalement les mathématiques qui l’emportent sur le piano, et il étudie avec des professeurs tels que Kirchhoff ou Helmholtz. Après ses études, il devient professeur de physique à l’université de Munich.

Recherches et découvertes

Ses premiers travaux (qu’il a réalisés pour sa thèse, en 1878) portaient sur la thermodynamique, ce qui s‘explique par l’influence de son professeur Kirchhoff. Il s’intéresse ensuite à l’électromagnétisme et à la physique statistique. C’est finalement lui qui, en 1900, détermine la répartition spectrale du rayonnement pour les corps noirs. Cette théorie est émise sur l’idée, révolutionnaire à l’époque, que l’énergie ne pouvait prendre que des valeurs discrètes, ou « quanta ». Il recevra le prix Nobel pour cette théorie en 1918.

La seconde Guerre Mondiale, une période difficile…

Pendant la seconde Guerre Mondiale, Planck connaît une période particulièrement difficile, puisqu’il décide de rester en Allemagne en considérant que c’était son devoir. Toutefois, il s’opposait ouvertement au régime Nazi, en particulier la persécution des juifs. En 1944, un de ses fils fut exécuté pour la part qu’il a joué dans un attentat manqué contre Hitler.Les dernières semaines de la guerre furent très difficiles pour lui puisque sa maison fut détruite par les bombardements…
Planck meurt deux ans après la fin de la guerre, en 1947.

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Origine de l’univers et mur de Planck

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Planck aux côtés de…

…de gauche à droite : Walther Nernst, Albert Einstein, lui-même, Robert Andrews Millikan et Max Laue, tous lauréats du prix Nobel, à Berlin en 1928

Max Planck, center, with Walther Nernst, Albert Einstein, Robert Andrews Millikan, and Max Laue, all physicists and winners of the Nobel Prize, Berlin, 1928

…Albert Einstein, qui reçoit de ses mains la médaille Max Planck de la German Physical Society, le 28 juin 1929

Planck Einstein

…Niels Bohr, en 1930

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Discours sur l’origine de l’Univers

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D’où vient l’univers ? Et d’où vient qu’il y a un univers ? Irrépressiblement, ces questions se posent à nous. Et dès qu’un discours prétend nous éclairer, nous tendons l’oreille, avides d’entendre l’écho du tout premier signal : les accélérateurs de particules vont bientôt nous révéler l’origine de l’univers en produisant des « big bang sous terre » ; les données recueillies par le satellite Planck nous dévoiler le « visage de Dieu » ; certains disent même qu’en vertu de la loi de la gravitation l’univers a pu se créer de lui-même, à partir de rien… Le grand dévoilement ne serait donc devenu qu’une affaire d’ultimes petits pas ? Rien n’est moins sûr… Car de quoi parle la physique quand elle parle d’« origine » ? Qu’est-ce que les théories actuelles sont réellement en mesure de nous révéler ? À bien les examiner, les perspectives que nous offre la cosmologie contemporaine sont plus vertigineuses encore que tout ce que nous avons imaginé : l’univers a-t-il jamais commencé ?

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Petit voyage dans le monde des quanta

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En 1905 apparaissait une nouvelle physique qui allait révolutionner la façon de décrire la matière et ses interactions : la physique quantique. Avec elle s’ouvraient les portes d’un monde qui n’obéit pas aux lois de la physique classique : l’infi niment petit, avec ses atomes et ses particules. Elle obligea ses pères fondateurs, Einstein, Bohr, Heisenberg et Schrödinger notamment, à rediscuter le déterminisme et les critères de réalité de la physique classique, ainsi que la traditionnelle séparation entre observateur et objet observé. Pour la première fois dans l’histoire des sciences, une discipline exigeait même que soit mis en œuvre un travail d’interprétation afi n d’être comprise et appliquée : quelle sorte de réalité représente le formalisme quantique ? Aujourd’hui, quel crédit convient-il d’accorder aux diverses interprétations proposées depuis les années 1920 ? La physique quantique ne laisse pas d’intriguer, de fasciner, d’exaspérer parfois. Elle demeure pourtant méconnue, victime de stéréotypes : on l’invoque pour cautionner tel phénomène étrange, mais on néglige d’en décrire les principes fondamentaux. Quels sont ces principes qui trouvent des applications toujours plus fascinantes, du laser à la cryptographie quantique, en passant par la téléportation ? D’où provient cette incroyable efficacité de la physique quantique ?

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Comment la physique quantique est-elle née ? 1/6

Comment la physique quantique est-elle née ? 1/6

2:26 Anecdote (Laurent Schwartz)
3:38 Le problème du corps noir
5:53 Max Planck : sa constante, son refus de l’interprétation de l’entropie par Boltzmann
8:21 Problème de la flèche du temps : irréversibilité des phénomènes
10:40 Qu’est-ce qu’un corps noir ? Interaction lumière – matière
12:12 Analogie : équipartition de l’énergie dans un gaz, remarque sur le rôle des collisions
17:26 Dépendance en température du spectre du corps noir
19:41 Historique du corps noir (Kirchhoff, Stefan, Wien, Rayleigh, Jeans)
23:02 Catastrophe ultraviolette ; origine de l’expression
25:17 Position de Planck dans le débat énergétistes – atomistes
26:59 Acte de désespoir de Planck : introduction d’une nouvelle constante, quantification de l’énergie E=h*nu (1900)
30:56 Exemple de corps noir : le Soleil
33:02 Efficacité de la formule de Planck, rayonnement cosmologique
35:10 Explication de la formule de Planck, modes dans une cavité, analogie avec un piano ; quanta d’énergie
40:48 Conséquences de l’hypothèse des quanta, résolution de la catastrophe ultraviolette
44:26 Einstein, l’inventeur des quanta

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Le facteur temps ne sonne jamais deux fois

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Chose déroutante, décidément, que le temps. Nous en parlons comme d’une notion familière, évidente, voire domestique, “gérable”. Nous parlons même d’un “temps réel” pour évoquer l’instantanéité, c’est-à-dire le temps sur lequel nous n’avons aucune prise. Les physiciens, eux, l’ont couplé à l’espace, en ont fait une variable mathématique, abstraite, qu’ils intègrent dans des théories audacieuses, spectaculaires, mais si complexes qu’elles sont difficiles à traduire en langage courant. Certains disent même avoir identifié le moteur du temps. Quant aux philosophes, ils ne cessent depuis plus de deux millénaires de soumettre le temps au questionnement : est-il une sorte d’entité primitive, originaire, qui ne dériverait que d’elle-même ? Ou procéderait-il au contraire d’une ou plusieurs autres entités, plus fondamentales : la relation (de cause à effet, par exemple) ? Le temps s’écoule-t-il de lui-même ou a-t-il besoin des événements qui s’y déroulent pour passer ? S’apparente-t-il au devenir, au changement, au mouvement ? Et au fait, le temps a-t-il eu un commencement ? Aucune discipline ne parvient à épuiser, à elle seule, la question du temps. C’est pourquoi nous avons croisé les regards des philosophes avec ceux des physiciens. Et que se passe-t-il ? Sans aucun doute de belles et troublantes choses…

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Le pays qu’habitait Albert Einstein

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Albert Einstein, c’est l’audace intellectuelle alliée à une fraîcheur déconcertante, c’est l’imagination ardente soutenue par une obstination imperturbable. Mais comment approcher une façon de penser et de créer à nulle autre pareille ?
Étienne Klein est parti sur ses traces, il s’est attaché aux époques et aux villes où le destin d’Einstein a basculé : Aarau où, à seize ans, Einstein se demande ce qu’il se passerait s’il chevauchait un rayon de lumière ; Zurich, où il devient ingénieur en 1901 et se passionne pour la physique expérimentale ; Berne où, entre mars et septembre 1905, il publie cinq articles, dont celui sur la relativité restreinte qui révolutionnera les relations de l’espace et du temps, tout en travaillant à l’Office fédéral de la propriété intellectuelle ; Prague où, en 1912, il a l’idée que la lumière est déviée par la gravitation, esquissant ainsi la future théorie de la relativité générale. Puis Bruxelles, Anvers et, enfin, Le Coq-sur-Mer où, en 1933, Einstein se réfugie quelques mois avant de quitter l’Europe pour les États-Unis. Définitivement.
Albert Einstein (1879-1955), c’est une vie d’exils successifs, arrimée à la physique. C’est un art du questionnement fidèle à l’esprit d’enfance. C’est un mystère qu’Étienne Klein côtoie avec autant d’affection que d’admiration.

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Solvay 1927

Retour au Congrès Solvay

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Y a-t-il eu un instant zéro ?

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D’où vient un univers ? Et d’où vient même qu’il y ait un univers ? Aura-t-il une fin ? Pourquoi les humains y sont-ils apparus ? Si ces questions nous obsèdent depuis toujours, celle de l’origine demeure la plus mystérieuse, d’où la profusion de discours – mythologiques, religieux ou philosophiques – qui tentent d’y répondre. C’est grâce à la science qu’on peut remonter l’histoire de l’univers à 13,7 milliards d’années, jusqu’à cette phase très dense et très chaude qu’on a appelée le big bang. Mais celui-ci n’est pas, comme on l’a imaginé, cette explosion originelle qui aurait créé tout ce qui existe. Cet instant zéro, peut-on le décrire, le penser, raconter d’où il peut bien provenir ? Et d’où serait venu l’univers d’avant le big bang ? Mystère ! […]

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L’origine de l’univers est-elle pensable ?

0:32 Deux problèmes fondamentaux pour les physiciens
5:39 Notions de relativité générale (publiée par Einstein en 1915)
7:15 Le statut de l’univers au XXe siècle et la naissance de la cosmologie
9:48 L’observation par Hubble du déplacement des galaxies et l’expansion de l’univers
13:01 L’extrapolation jusqu’à la singularité initiale ; l’origine de l’expression « Big bang »
16:10 L’origine de l’univers et la religion : anecdote avec Jean-Paul II et Stephen Hawking
18:06 Le big bang correspond-il vraiment à la création de l’univers ?
19:49 Limitations de la relativité générale à décrire l’origine de l’univers
21:40 Le mur de Planck
24:03 La Théorie du Tout ; la théorie des supercordes
26:55 La prédiction de la gravitation à partir des principes de la théorie des cordes
28:34 Impuissance de la théorie des cordes à décrire l’univers primordial
29:45 Prédiction de la théorie des cordes : la température dans l’univers n’est jamais infinie ; conséquence sur la singularité initiale
30:55 Par quoi est remplacé l’instant 0 ?
32:52 Théorie de la gravité quantique à boucles (Ashtekar, Rovelli) et ses prédictions sur l’origine de l’univers
35:51 Ce que l’on peut dire sur l’origine de l’univers
40:41 Peut-on penser la transition entre le néant et l’être ?
44:22 L’origine est un achèvement !
46:36 L’aporie sur l’origine de l’univers
48:15 Les mauvais discours sur la question de l’origine

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Poèmes

Guillaume de Lorris

Le Roman de la Rose (1230-1235)


[...]
Le temps qui s'en va nuit et jour
Sans repos prendre et sans séjour,
Et dont la course est si rapide,
Qu'il semble à notre esprit stupide
Demeurer toujours en un point,
Mais qui ne s'y arrête point,
Et qui si promptement expire
Que nul homme ne saurait dire
Tout au juste le temps présent ;
S'il le demande au clerc lisant,
Avant d'avoir dit sa pensée
Grande part en est déjà passée :
Le temps qui ne peut séjourner,
Mais va toujours sans retourner
Comme l'eau qui s'écoule toute
Sans qu'il en retourne une goutte,
Le temps vers qui rien ne saurait durer,
Si dur fût-il, même le fer,
Qui ronge tout et décompose,
Le temps qui change toute chose,
Qui tout fait croître et tout nourrit
Et qui tout use et tout pourrit,
Le temps qui vieillit notre père,
Les rois et les grands de la terre,
Comme tous il nous vieillira,
Ou la mort nous devancera
[...]

Extrait du poème "Vieillesse" dans Le Roman de la Rose (1230-1235)

Pierre de Ronsard

Sonnet à Marie (1555)


Je vous envoie un bouquet, que ma main
Vient de trier de ces fleurs épanies,
Qui ne les eut à ces vêpres cueillies,
Tombées à terre elles fussent demain.

Cela vous soit un exemple certain,
Que vos beautés, bien qu'elles soient fleuries,
En peu de temps, seront toutes flétries,
Et, comme fleurs, périront tout soudain.

Le temps s'en va, le temps s'en va ma Dame,
Las ! le temps non, mais nous nous en allons,
Et tôt serons étendus sous la lame,

Et des amours, desquelles nous parlons
Quand serons morts, n'en sera plus nouvelle :
Donc, aimez-moi, cependant qu'êtes belle.

Extrait de Continuation des Amours (1555)

François-René de Chateaubriand

Nous verrons (1810)


Le passé n’est rien dans la vie,
Et le présent est moins encor :
C’est à l’avenir qu’on se fie
Pour nous donner joie et trésor.
Tout mortel dans ses voeux devance
Cet avenir où nous courons ;
Le bonheur est en espérance,
On vit, en disant : Nous verrons.

Mais cet avenir plein de charmes,
Qu’est-il lorsqu’il est arrivé ?
C’est le présent qui de nos larmes
Matin et soir est abreuvé !
Aussitôt que s’ouvre la scène
Qu’avec ardeur nous désirons,
On bâille, on la regarde à peine ;
On voit, en disant : Nous verrons.

Ce vieillard penche vers la terre ;
Il touche à ses derniers instants :
Y pense-t-il ? Non ; il espère
Vivre encor soixante et dix ans.
Un docteur, fort d’expérience,
Veut lui prouver que nous mourons :
Le vieillard rit de la sentence,
Et meurt en disant : Nous verrons.

Valère et Damis n’ont qu’une âme ;
C’est le modèle des amis.
Valère en un malheur réclame
La bourse et les soins de Damis :
» Je viens à vous, ami sincère,
Ou ce soir au fond des prisons…
– Quoi ! ce soir même ? – Oui ! – Cher Valère,
Revenez demain : Nous verrons. «

Gare ! faites place aux carrosses
Où s’enfle l’orgueilleux manant
Qui jadis conduisait deux rosses
A trente sous, pour le passant.
Le peuple écrasé par la roue
Maudit l’enfant des Porcherons ;
Moi, du prince évitant la boue,
Je me range, et dis : Nous verrons.

Nous verrons est un mot magique
Qui sert dans tous les cas fâcheux :
Nous verrons, dit le politique ;
Nous verrons, dit le malheureux.
Les grands hommes de nos gazettes,
Les rois du jour, les fanfarons,
Les faux amis et les coquettes,
Tout cela vous dit : Nous verrons.

Extrait des Poésies diverses (1810)

Alphonse de Lamartine

Souvenir (1820)


En vain le jour succède au jour,
Ils glissent sans laisser de trace ;
Dans mon âme rien ne t’efface,
Ô dernier songe de l’amour !

Je vois mes rapides années
S’accumuler derrière moi,
Comme le chêne autour de soi
Voit tomber ses feuilles fanées.

Mon front est blanchi par le temps ;
Mon sang refroidi coule à peine,
Semblable à cette onde qu’enchaîne
Le souffle glacé des autans.

Mais ta jeune et brillante image,
Que le regret vient embellir,
Dans mon sein ne saurait vieillir
Comme l’âme, elle n’a point d’âge.
[...]

Extrait des Méditations poétiques (1820)

Arthur Rimbaud

Le Bateau ivre (1871)


Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots !

Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sûres,
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d'azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l'Europe aux anciens parapets !

J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
- Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Arthur Rimbaud, 1871

Guillaume Apollinaire

Sous le pont Mirabeau (1913)


Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine.

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Extrait des Alcools (1913)

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Le fonds diffus cosmologique

Le Monde selon Etienne Klein

Il fait un temps de Planck

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Conférences de Martin Heidegger


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Pour agrémenter cette page consacrée à l’innovation et au progrès, il semble opportun de proposer ici deux résumés des conférences de Martin Heidegger intitulées :

La question de la technique


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Le texte suivant retrace le cheminement des idées essentielles de la conférence « La question de la technique » de Martin Heidegger, puisée dans « Essais et conférences ».

Dès les premières lignes, Heidegger annonce l’objectif de cette conférence : ouvrir notre être à l’essence de la technique, essence qui n’a en elle-même rien de technique. Dès lors, nous pourrons disposer d’un rapport libre à la technique ; en effet, aujourd’hui, nous sommes aveugles à l’essence de la technique, et cet aveuglement nous prive de liberté.

Qu’est-ce que la technique ? Heidegger en donne une définition : la production de moyens en vue de certaines fins. Mais cette définition, tirée de l’observation, ne renvoie qu’à une conception purement instrumentale de la technique : elle ne donne pas l’essence de la technique, ce qui la caractérise fondamentalement au-delà des considérations matérielles. Pour trouver quelle est cette essence, Heidegger propose de se demander : qu’est-ce que le caractère instrumental lui-même ?

Pour le comprendre, il faut revenir à la notion de cause entendue dans un sens plus large que la simple relation de cause à effet. Ainsi Aristote distinguait quatre types de causes :

  • la cause matérielle : la matière qui sert à la fabrication d’une chose

  • la cause formelle : la définition de la chose à partir de son essence, de sa « forme », et donc en particulier de son aspect, qui permet de la reconnaître (formes géométriques, couleurs, dimensions…)

  • la cause finale : la raison d’être de la chose, en vue de quelle fin on l’a produite

  • et la cause efficiente : ce qui produit la chose, par exemple l’artisan.

Heidegger propose de dépasser ces quatre causes aristotéliciennes en s’interrogeant sur ce qui les unit fondamentalement : qu’est-ce qui les rend si solidaires entre elles, si interdépendantes ? La réponse est qu’elles constituent les différents modes, les différentes déclinaisons d’un même acte qu’Heidegger appelle « l’acte dont on répond ».

Tout cela s’éclaircit avec l’exemple d’une coupe en argent. La coupe est redevable envers l’argent (sa cause matérielle), envers l’aspect qu’a pris l’argent transformé en coupe et non en agrafe ou en anneau (sa cause formelle), envers ce qui la détermine à être une coupe (sa cause finale), et envers l’orfèvre, mais non pas en tant que sa cause efficiente. Ici Heidegger se démarque de la lecture habituelle d’Aristote en ne réduisant pas la cause efficiente à un simple acte de fabrication. En effet, pour Heidegger, l’orfèvre en plus de fabriquer la coupe rassemble les quatre modes de l’« acte dont on répond », qui correspondent aux quatre causes d’Aristote et qui entrent en jeu dans la production de la coupe. Cet « acte dont on répond » est donc ce qui conduit quelque chose à passer du non-être à l’être.

En résumé : l’apparition d’une chose dans le monde dépend de la synthèse des quatre causes d’Aristote, synthèse opérée par celui ou celle qui produit et qui constitue pour la chose l’acte dont elle répond, à qui elle doit son passage du néant à la présence. Nous parlons d’orfèvre ou d’artisan, mais Heidegger précise bien qu’il entend le terme « production » dans un sens plus large : en particulier, la nature elle aussi produit, en permettant par exemple à la fleur de s’ouvrir.

Que signifie donc « produire » pour Heidegger ? C’est ce qu’il appelle le dévoilement, qui rassemble en lui les quatre modes du devenir. La technique n’a donc pas qu’un aspect purement matériel : elle est production dans le sens d’un dévoilement, puisqu’elle permet de faire venir au monde ce qui était en retrait dans le non-être. Nous avons trouvé là l’essence de la technique, que nous recherchions : le dévoilement. Avant de lire la suite, assurez-vous d’avoir bien saisi ce qu’Heidegger entend par dévoilement : encore une fois, il s’agit de la réunion (qui peut être opérée par un homme) des quatre causes d’Aristote permettant à une chose de passer du non-être à l’être.

MAIS – et c’est certainement là le point crucial de la pensée d’Heidegger sur la technique – l’essence de la technique que nous venons de mettre en lumière (le dévoilement) n’est pas l’essence de la technique moderne ! Car l’enjeu de la technique moderne n’est pas de produire, mais de provoquer, son objectif étant, à partir d’un calcul rationnel qui transforme la nature en disponibilité infinie, de mettre à disposition les machineries et autres dispositifs qui pourront exploiter cette disponibilité, par exemple extraire toute l’énergie possible de la nature afin de l’exploiter ou de la stocker.)

[Remarque non présente dans le texte : pour en revenir à la causalité, on peut exprimer le passage de la technique ancienne (productive) à la technique moderne (provocatrice) comme la substitution de la causalité poétique et ouverte sur l’essence des choses par la causalité scientifique telle qu’on l’entend aujourd’hui, très stricte et limitée aux relations de cause à effet entre les phénomènes, sans dimension métaphysique. La nature est ainsi dépoétisée, puisque l’émerveillement que suscite la causalité poétique a laissé place à la volonté de domination de la nature menée par la causalité scientifique, dans le but d’exploiter son potentiel énergétique. [Ici « poétique » doit être entendu non pas au sens romantique, mais tout simplement étymologique, car « poïèsis » veut dire en grec toute « production » ou toute « œuvre » qui conduit le non-être à être.]

Heidegger prend deux exemples illustrant ce passage de la production à la provocation :

  • Dans la culture artisanale, on prend soin des champs, on laisse la nature produire d’elle-même les denrées et l’énergie (à l’image du moulin à vent, dont les ailes sont livrées au vent et qui n’accumule pas d’énergie). Au contraire, la culture industrialisée est régie par la volonté d’extraire des ressources à la nature et de les stocker.

  • Autre exemple : une centrale hydraulique au bord du Rhin. Heidegger explique qu’à cause de la centrale, aujourd’hui, le Rhin est réduit à un fournisseur de puissance hydraulique. Ainsi, on ne prête plus attention au fleuve en tant que fleuve, mais en tant qu’objet de commande susceptible de fournir de l’énergie : l’essence du Rhin dépend désormais de celle de la centrale.

Qui provoque ainsi la nature ? L’homme. Mais l’homme est lui même provoqué à libérer les énergies naturelles… Qu’est-ce que cela signifie ? Que l’homme ne provoque pas spontanément la nature : il répond à un appel qui le conduit à dominer la nature. Cet appel, Heidegger le nomme l’Arraisonnement. Ainsi, l’Arraisonnement (das Gestell, en allemand, que l’on peut aussi traduire plus littéralement comme mise à disposition ou Dispositif) est cet appel qui contraint l’homme à provoquer la nature.

L’Arraisonnement explique la naissance de la science moderne, qui vise à réduire la nature à un complexe calculable. Heidegger est bien conscient de l’objection suivante : pourquoi la technique moderne (née avec l’industrialisation dès la fin du XVIIIe siècle) est-elle apparue deux siècles après la science moderne [(XVIIe siècle, avec Galilée)] ? La réponse tient en ce que la mathématisation de la nature a préparé le chemin vers la technique moderne : si celle-ci est apparue tardivement, son essence était déjà ancrée dans la physique du XVIIe siècle.

L’essence de la technique moderne est précisément l’Arraisonnement, cet appel qui exhorte l’homme à utiliser la science comme outil de domination de la nature, et non plus le dévoilement, qui conduisait l’artisan à rassembler les quatre causes d’Aristote pour faire passer des choses du non-être à l’être.

Attention, il y a là un contresens à éviter : ce n’est pas parce que l’Arraisonnement conduit l’homme à exploiter la nature au moyen de la science que la technique moderne est une fatalité, un mal qu’on ne peut arrêter. Au contraire : puisque le dévoilement est un acte libre, et que l’Arraisonnement est – même s’il s’en distingue – un mode extrême du dévoilement, l’Arraisonnement est donc un appel libérateur qui se fait l’écho du dévoilement originel. Autrement dit, la prise de conscience que l’Arraisonnement constitue l’essence de la technique moderne nous ramène au souvenir du dévoilement, vers lequel l’homme doit revenir.

La technique moderne n’est donc, pour Heidegger, ni dangereuse ni démoniaque ; en revanche l’essence de la technique moderne, l’Arraisonnement, bien qu’étant un appel libérateur, est aussi le lieu d’un grand péril. Ce danger est que l’Arraisonnement devienne tout-puissant, et que l’homme n’ait ainsi plus la possibilité de revenir à un dévoilement plus originel, dès lors occulté par la domination absolue de l’Arraisonnement.

Heidegger se met alors à l’écoute du poète Hölderlin : « Mais là où il y a danger, là aussi croît ce qui sauve. ». Ainsi, si l’on en croit Hölderlin, l’Arraisonnement contiendrait dans son essence même « ce qui sauve ». Ici sauver signifie : revenir au dévoilement, retrouver l’être des choses que la science et la technique modernes ont oublié, alors que le propre de l’homme est d’avoir la faculté d’accéder à l’être des choses grâce au dévoilement.

Pour nous sauver, il faut donc nous concentrer sur ce qu’il y a d’essentiel dans la technique et ne pas rester obnubilé par les choses techniques ; le problème aujourd’hui est que l’homme ne se concentre plus sur son être, mais sur son savoir-faire. Ce qui lui importe est de tester sur les choses sa puissance dominatrice (qu’il exerce au moyen de la science et de la technique) au lieu de se pencher sur l’être des choses. Il faut donc cesser de se représenter la technique comme un instrument, car sinon on reste enfermé dans la volonté de maîtriser la nature, qui a trait à l’Arraisonnement et non au dévoilement.

Or, c’est par le questionnement, l’interrogation dans la pensée que les chemins menant vers « ce qui sauve » commencent à s’éclairer.

[Remarque non présente dans le texte, en guise de résumé-conclusion : la technique en soi n’est pas une menace. Ce qui constitue un danger, c’est la technique lorsqu’elle est mise au service de l’exploitation et de la domination de la nature au moyen de la science moderne - une domination de la nature qui intègre également une domination de l’être humain (l’exploitation de l’homme, sa réduction à un stock, c’est-à-dire : une ressource humaine, que l’on se place dans une optique totalitaire (les camps) ou scientifique (la génétique et l’exploitation du génome). Mais l’homme a toujours la possibilité de se sauver s’il se met à l’écoute de l’appel salvateur qui doit le reconduire dans l’essence de la technique au sens de dévoilement. Ainsi, de façon anachronique, Heidegger aurait probablement soutenu qu’il faut s’émerveiller de la découverte du boson de Higgs, où la technique nous rapproche de l’être des choses, et non des nouvelles fonctionnalités de votre nouveau smartphone préféré qui, si éblouissantes soient-elles, ne relèvent que d’un pur savoir-faire !]

Résumé de La question de la technique de Martin Heidegger, publiée dans Essais et conférences (1954)

Science et méditation


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Le texte suivant retrace le cheminement des idées essentielles de la conférence « Science et méditation » de Martin Heidegger, puisée dans « Essais et conférences ».

Habituellement, on nomme « culture » le domaine où se déroule l’activité spirituelle et créatrice de l’homme, et dont la science fait partie. Mais tant qu’on considère la science en ce sens culturel, son être véritable (son essence) nous échappe : la science n’est pas qu’une activité culturelle, c’est un lieu où le réel offre à l’homme sa splendeur cachée. Or aujourd’hui, la science n’est plus perçue comme une activité désintéressée tournée vers la beauté du réel ou sa vérité, mais comme un outil de domination de la nature, de plus en plus performant. Pour comprendre tout ce qui suit, gardez bien en tête cette distinction entre science contemplative et science dominatrice.

La science contemporaine, qui s’insinue dans tous les domaines de la vie moderne (industrie, économie, politique…), se caractérise comme étant une théorie du réel. Pour comprendre ce que cela signifie et en quoi cette expression se rapporte à la domination de la nature, il faut se pencher sur les mots « théorie » et « réel ».

Qu’entend-on par « réel » ? Pour Heidegger, le réel n’est pas seulement l’ensemble des objets présents devant nous. Le réel est aussi ce qui permet aux objets d’exister, ce qui les fait passer du non-visible au visible. Ainsi, le réel est à la fois ce qui est présent, et ce qui permet à ce qui n’existe pas d’entrer dans l’existence, de devenir présent. Mais aujourd’hui, on oublie cette deuxième dimension démiurgique du réel : on ne s’intéresse plus qu’aux choses en tant que simples objets, et on a oublié ce qui fait qu’elles existent, leur être. Ainsi, à nos yeux d’homme moderne, le réel a perdu de sa teneur.

Venons-en au mot « théorie » : si on se penche sur son étymologie, on peut lui trouver deux sens, qui ne seront pas sans rappeler les deux aspects du réel mentionnés ci-dessus.

D’abord, on peut comprendre « théorie » comme venant des mots grecs théa, qui signifie l’aspect, l’apparence (qui a donné théâtre, par exemple), et oraô, qui signifie voir. L’ensemble donne : regarder l’aspect sous lequel apparaît la chose présente, c’est-à-dire considérer la chose présente en tant que simple objet.

Mais on peut aussi décomposer « théorie » en theà : la déesse, qu’Heidegger assimile à la vérité (comprise comme le surgissement dans la réalité de ce qui était caché), et ôra : le respect, la considération qu’on a pour quelque chose. Le mot théorie peut donc être aussi interprété comme l’attention respectueuse que l’on porte à la présence des choses.

Comment faut-il dès lors comprendre le mot « théorie » dans l’expression « théorie du réel » ? Certainement pas comme la theoria grecque, dans le sens d’une contemplation de la chose présente. Au contraire, la science moderne - entendue comme théorie - a vocation à dominer le réel, en le rendant prévisible. Le réel est poursuivi, dominé du regard ; il est réduit à des collections d’objets qu’on peut maîtriser. Pour ce faire, tout nouveau phénomène dans n’importe quel domaine des sciences est à travailler jusqu’à ce qu’il s’intègre dans un cadre théorique, pour qu’il devienne calculable. Ici, calcul est entendu au sens large, pas seulement restreint aux chiffres : calculer signifie considérer un phénomène et parvenir à l’expliquer rationnellement par une théorie, pour pouvoir le contrôler. Une phrase de Max Planck résume bien la réduction du réel opérée par la science actuelle : « Est réel ce qu’on peut mesurer ».

Heidegger prend alors l’exemple de la physique. Celle-ci considère la nature comme privée de vie : la physique classique permet de calculer le mouvement des objets, et la physique quantique ne s’assure que de connexions statistiques entre les objets. Et même si cette physique atomique repose sur des concepts radicalement nouveaux, elle demeure une théorie. Pourquoi ? Parce que, classique ou quantique, la physique moderne vise toujours à dominer le réel, à « pouvoir écrire une équation fondamentale de laquelle découle les propriétés de toutes les particules élémentaires et par là le comportement de la matière en général » (Werner Heisenberg [que Heidegger a connu et fréquenté]).

Ainsi, dans le passage de la physique classique à la physique contemporaine, ce qui ne change pas, c’est le fait que la théorie est toujours élaborée dans une optique de domination de la nature.

Pour condenser tout ce qui a été dit sur la science moderne, Heidegger nomme l’être (l’essence) de la science moderne : l’Incontournable. Que faut-il comprendre ?

Que pour la physique, la nature demeure l’Incontournable dans deux acceptions :

  • Incontournable dans la mesure où la physique ne peut se passer de la nature (puisque c’est son objet d’étude !)

  • Incontournable dans le sens où la science ne sera jamais en mesure de saisir l’être de la nature, parce que celle-ci ne se présente que sous forme d’objet. Autrement dit, la science ne traite la nature que comme un ensemble d’objets, et de ce fait ne sera jamais capable d’embrasser le réel dans sa totalité (qui, comme nous l’avons dit, comprend les objets, mais aussi ce qui les fait être en tant qu’objet).

Il s’agit là d’une limitation bien plus profonde de la science moderne, bien plus spirituelle que l’incertitude liée aux fondements de la science : en effet, le propos d’Heidegger n’est pas de dire que la science est limitée parce qu’elle repose sur un socle fait de postulats, de principes qui par définition ne peuvent pas être justifiés par une démonstration. Pour Heidegger, la science est limitée dans le sens où elle n’a affaire qu’à des objets qui ne sont qu’une apparence, une manière qu’a la nature de se présenter à nous. La science moderne touche aux objets, mais pas à ce qu’il y a « derrière » les objets, leur essence. Ainsi, par exemple, la science ne pourra jamais expliquer comment une chose passe de la non-existence à l’existence.

[Remarque non présente dans le texte : il ne faut pas voir ici une critique d’Heidegger envers la science ; pour Heidegger il faut être conscient de cette limitation intrinsèque de la science pour ne pas attendre d’elle des réponses qu’elle n’est pas en mesure d’apporter (par exemple, sur la nature du temps, voir à ce propos la conférence dans la section « Temps physique », minutage 5:36). C’est le sens de la phrase : « La science ne pense pas », non pas qu’elle y mette de la mauvaise volonté, mais qu’elle en est foncièrement incapable].

La fin de la conférence d’Heidegger est une exhorte à la méditation [non pas évidemment au sens bouddhiste, mais au sens d’une pensée qui commence à comprendre qu’elle n’a jamais assez pensé ce qu’elle a à penser], seul moyen selon lui de renouer avec l’être des choses que la science moderne a oublié. Mais cet état de méditation n’est pas immédiat : il ne suffit pas de prendre conscience de la situation pour en arriver à la méditation dont l’humanité aujourd’hui a besoin. Il faut pour cela s’abandonner vers « ce qui mérite qu’on interroge », cet appel spirituel qui nous ouvre les portes de l’Être…

Cette fin peut vous paraître surprenante, mais il faut bien garder à l’esprit que la philosophie d’Heidegger (du moins dans sa deuxième période) est une philosophie méditative, qui a moins vocation à fournir des réponses tranchées qu’à ouvrir de nouveaux champs de réflexion.

Résumé de Science et méditation de Martin Heidegger, publiée dans Essais et conférences (1954)

parues en 1954 dans l’ouvrage « Essais et conférences », qui s’intéressent respectivement à nos rapports avec la technique moderne et avec la science moderne.

Résumer Heidegger est une entreprise délicate, si tant est qu’elle soit seulement possible. Il a fallu simplifier certains cheminements de pensée et parfois mettre de côté des notions complexes de cette philosophie (comme celles de liberté, de vérité ou de Dasein). Cependant ces résumés vous donneront un aperçu de ces deux conférences, ainsi que des clés qui vous permettront d’aborder le texte d’Heidegger dès lors beaucoup plus accessible.

Remercions ici très chaleureusement Philippe Arjakovsky, professeur de philosophie, pour sa précieuse relecture des deux textes qui vous sont proposés. Il est co-directeur avec F. Fédier et H. France-Lanord du Dictionnaire Heidegger paru aux éditions du Cerf.

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Bohr aux côtés de…

Einstein, son grand rival dans le débat sur l’interprétation de la physique quantique

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Pour en savoir plus sur la relation entre les deux hommes et sur le débat sur l’interprétation de la physique quantique qui les opposait, voir : 40:32 Rencontre BohrEinstein, évolution de leur relation dans la dernière vidéo de la page Cours de physique quantique.

Einstein, lors du sixième Congrès Solvay en 1930

Albert Eintein in 1930, with Niels Bohr, at the Solvay convention, photo by Paul Ehrenfest.

…au premier rang, de gauche à droite (entre autres) : lui-même, Werner Heisenberg, Wolfgang Pauli, Otto Stern et Lise Meitner, lors d’une conférence dans son Institut à Copenhague en 1937

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A noter aussi, assis tout à gauche au deuxième rang, la présence de Victor Weisskopf qui fut professeur d’Etienne Klein au CERN : pour en savoir plus, lire le premier chapitre du livre En cherchant Majorana.

…Lise Meitner, qui a participé à la découverte de la fission nucléaire, à l’occasion d’un colloque qu’elle a organisé pour lui à Dahlem près de Berlin en 1920

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Pour en savoir plus sur Lise Meitner, voir chapitre 2 de Les Secrets de la matière.

…Werner Heisenberg

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…Werner Heisenberg et Wolfgang Pauli

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…Wolfgang Pauli, en pleine contemplation d’une toupie, peut-être pour évoquer le spin d’une particule ?

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…Max Planck, en 1930

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Peut-on voyager dans le temps ?

1:16 Que veut dire « voyager dans le temps » ?
5:37 Pourquoi la machine à remonter dans le temps n’existe-t-elle toujours pas ?
7:48 Les voyages dans le temps en science-fiction (Wells, Sprague de Camp, Kuttner et Moore, Grimwood, Benford, Anderson)
15:12 Le LHC peut-il remonter dans le temps ? Non ! L’invariance des lois physiques dans le temps et l’évolution des conditions physiques
21:01 Une remarque : deux temps distincts dans les histoires de voyages dans le temps (Alain)
24:14 Les théories physiques et notre façon de dire le temps
27:01 Découvertes philosophiques négatives dans le cas du temps ; la réversibilité des lois physiques
32:40 Le cours du temps et la flèche du temps
34:02 L’œuvre de Roman Opalka, ou la matérialisation du cours du temps en peinture
37:49 Le débat Newton (Clarke) – Leibniz : substantialisme vs relationnalisme ; son écho aujourd’hui
43:12 La métaphore du fleuve et ses « a priori clandestins »
45:29 La vitesse du temps, une absurdité ! Exemple du paradoxe des jumeaux de Langevin
53:55 L’ordre des phénomènes est-il lié au sujet qui les observe ou aux phénomènes eux-mêmes ? (Kant, Critique de la Raison pure)
57:00 Le principe de causalité et le choix d’un temps linéaire en physique
1:01:12 En relativité restreinte, la simultanéité n’est plus absolue
1:05:18 Le rayonnement cosmique, l’équation de Dirac et la prédiction de l’antimatière
1:11:53 Nous émettons en permanence des antiparticules, preuve que les voyages dans le temps sont impossibles !

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Il était sept fois la révolution

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Certaines révolutions sont lentes et ne font pas couler de sang. Entre 1925 et 1935, la physique a connu un tel bouleversement : les atomes, ces petits grains de matière découverts quelques années plus tôt, n’obéissaient plus aux lois de la physique classique. Il fallait en inventer de nouvelles, penser autrement la matière. Une décennie d’effervescence créatrice, d’audace, de tourments, une décennie miraculeuse suffit à un petit nombre de physiciens, tous jeunes, pour fonder l’une des plus belles constructions intellectuelles de tous les temps : la physique quantique, celle de l’infiniment petit, sur laquelle s’appuie toujours la physique actuelle. Originaux, déterminés, attachants, pathétiques parfois, ces hommes ont en commun d’avoir été, chacun à sa façon, des génies. Dispersés aux quatre coins de l’Europe, à Cambridge, Copenhague, Vienne, Göttingen, Zurich ou Rome, ils se rencontraient régulièrement et s’écrivaient souvent. Leurs travaux se faisaient écho, suscitant l’admiration des uns, la critique des autres, jusqu’à ce qu’ils constituent un édifice formel cohérent. Ce livre rend hommage à quelques-uns de ces hommes remarquables : George Gamow, Albert Einstein, Paul Dirac, Ettore Majorana, Wolfgang Pauli, Paul Ehrenfest et Erwin Schrödinger.

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Les secrets de la matière

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Des particules élémentaires à l’Univers, du big bang aux accélérateurs de particules, en passant par la radioactivité ou l’énergie atomique, Etienne Klein nous guide dans un fascinant voyage au coeur de la matière. Comment expliquer que des matériaux aussi différents que le fer, l’eau ou l’oxygène soient composés de particules identiques ? Qu’est-ce que la radioactivité ? Quels processus ont généré l’Univers tel que nous le connaissons aujourd’hui ? En répondant à ces questions, l’auteur nous fait comprendre les lois qui s’exercent au sein de l’atome aussi bien que celles qui régissent le mouvement des galaxies.

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Le Congrès Solvay de 1927

Physicien théoricien (allemand, puis anglais), il est principalement connu pour son importante contribution à la physique quantique. Il a été le premier à donner au carré du module de la fonction d’onde la signification d’une densité de probabilité de présence.
Figure monumentale de la physique, monolithe écrasant, mythologie gelée à lui tout seul : que faudrait-il dire de plus ?

Qui était Albert Einstein ?
Qu’est-ce que la relativité restreinte ?
Qu’est-ce que la relativité générale ?
Ce physicien néérlandais s’est consacré à l’étude de la constitution de la matière et la nature de la lumière. Il est co- lauréat du prix Nobel de Physique de 1902.
Physicienne et chimiste franco-polonaise, elle découvrit avec son époux Pierre Curie deux nouveaux éléments radioactifs, le radium et le polonium. Cette découverte leur valut l’attribution du prix Nobel de 1903, en même temps qu’Henri Becquerel. En 1911, elle obtint le prix Nobel de chimie et fut la seule femme présente au congrès Solvay cette année-là.

Qui était Marie Curie ?
Physicien allemand qui fut le père du quantum. En 1900, il découvrit, à sa plus grande surprise et sans y croire vraiment, la quantification des échanges d’énergie entre la matière et la lumière. Le formalisme de la physique quantique, construit au cours des années 1920, en découlera.

Qui était Max Planck ?
Ingénieur des mines, il fut pendant toute sa carrière directeur associé du laboratoire de recherches General Electrics. Ses travaux sur la physique des nuages ont permis de mettre au point le déclenchement artificiel de la pluie ou “ensemencement des nuages”. Il est lauréat du prix Nobel de Chimie de 1932 pour ses travaux sur la chimie des surfaces.
Physicien français, auteur d’une célèbre théorie du magnétisme et connu pour avoir introduit en France la théorie de la relativité d’Einstein.
Professeur Suisse, spécialisé en relativité restreinte. A l’époque, il fournit la meilleurs vérification expérimentale de la variation de la masse d’un objet en fonction de sa vitesse.
Ce physicien fut le premier et le seul écossais à recevoir le prix Nobel de Physique. C’est lors d’une randonnée que, frappé par la beauté des nuages, il décida de reproduire ce phénomène en laboratoire. C’est ses recherches sur la physique des nuages qui lui valurent le prix Nobel en 1927.
Il fut lauréat du prix Nobel de physique de 1928. Cependant, la Fondation Nobel ne décerna pas de prix en Physique cette année-là, car les travaux des nominés ne satisfaisaient pas tous leurs critères… Son prix ne lui fut donc délivré qu’une année plus tard, en 1929.
Physicien danois, qui joua un rôle déterminant dans l’édification de la mécanique quantique, notamment en proposant en 1913 un modèle de l’atome qui n’était pas compatible avec les lois classiques. Il obtint le prix Nobel en 1922.

Qui était Niels Bohr ?
Physicien français qui obtint le prix Nobel en 1929 pour sa découverte de la nature ondulatoire des électrons.
Physicien américain, lauréat du prix Nobel en 1927 « pour la découverte de l’effet nommé en son nom qui a apporté en 1922 la preuve de l’aspect corpusculaire du rayonnement électromagnétique.
Physicien britannique, réputé pour son laconisme, il écrivit en 1928 l’équation qui lui permit de prédire deux ans plus tard l’existence de l’antimatière.

Qui était Paul Dirac ?
Physicien néerlandais, collaborateur de Niels Bohr, qui a participé au développement de la mécanique quantique et à ses applications aux propriétés optiques et magnétiques de la matière.
Physicien australien, il se forma à Cambridge et s’intéressa beaucoup aux structures des cristaux. Il reçut avec son père le prix Nobel de Physique en 1915 pour leurs travaux d’analyses cristallines aux rayons X.
Physicien danois, notamment connu pour ses travaux sur les écoulements moléculaires de gaz.
Formé à l’Université de Munich, il enseigna la physique en Allemagne avant d’émigrer aux Etats-Unis au moment de la seconde Guerre Mondiale. Ses travaux sur les moments dipolaires, les rayons X et les électrons dans les gaz lui valurent le prix Nobel de Chimie en 1936.
Héritier d’une grande lignée de scientifiques puisque son père et son grand-père occupèrent une chaire au Collège de France. Mobilisé pendant la première guerre mondiale dans le service de radiotélégraphie, c’est dans ce domaine qu’il se spécialisa et publia Science et théorie de l’information.
Physicien britannique, connu pour avoir expliqué le phénomène d’émission par effet de champs. Il collabora avec Paul Dirac sur la mécanique statistique appliquée aux naines blanches.
Physicien allemand qui fut l’un des fondateurs de la mécanique quantique. On lui doit notamment d’avoir énoncé en 1927 le principe d’indétermination qui demeure associé à son nom. Il fut lauréat du prix Nobel de physique en 1932.

Qui était Werner Heisenberg ?
Physicien théoricien autrichien qui réalisa des travaux prophétiques. Il envisagea notamment, en 1930, l’existence d’une nouvelle particule, le neutrino, qui fut avérée vingt-cinq ans plus tard.

Qui était Wolfgang Pauli ?
Physicien belge, qui a été professeur à l’Université de Gand.
Physicien autrichien, grand amoureux des femmes, qui conçut en 1925, lors d’une escapade dans les Grisons avec une jeune maîtresse, l’équation pilotant le comportement des électrons au sein des atomes.

Qui était Erwin Schrödinger ?
Commençant sa carrière en tant que simple instituteur, il fit des études supérieurs solitaires et laissa, malgré ses débuts tardifs, un nombre de travaux considérable ! Il était convaincu que l’univers est mathématisable. Homme très cultivé, ce fut également un excellent pianiste.
Ce chimiste Belge participa au sept premiers congrès Solvay. Il fut directeur de la section des sciences physiques et chimiques à l’Institut des Hautes Études scientifiques (créée pour offrir aux scientifiques une émulation intellectuelle « libre de toute contrainte pédagogique et administrative »). Il anima des conférences dont l’objet était de commenter un film sur la relativité d’Albert Einstein.

Physicien autrichien, ami proche d’Albert Einstein, il apporta des contributions majeures en thermodynamique et excella à créer des liens entre les plus grands physiciens, à provoquer des rencontres, mais son sens critique et son tempérament mélancolique le poussèrent au suicide.

Qui était Paul Ehrenfest ?
Correspondant de l’Académie des sciences dans le département de la physique générale, il mit en évidence la radioactivité du potassium et du rubidium dans leur état naturel. Il fut également pionnier dans l’étude du microscope éléctronique.
Inventeur génial, il accorda une énorme importance à l’expérimentation. Il acquit une renommée mondiale pour ses ascensions scientifiques dans la haute atmosphère et ses plongées dans les abysses sous-marines. C’est de lui dont s’est inspiré Hergé pour le personnage du professeur Tournesol, inventeur d’un prototype de sous-marin !

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De quoi l’énergie est-elle le nom ?

0:57 Quelques données pour commencer
8:29 La conscience collective face à la transition énergétique
9:45 Définition de l’énergie et contraintes physiques ; polysémie du mot « énergie »
12:55 La loi de conservation de l’énergie, citation de Max Planck
16:20 La naissance du concept d’énergie au XIXe siècle
18:38 Ne pas confondre puissance et énergie !
21:42 Le théorème d’Emmy Noether (1918), dont la conservation de l’énergie est un corollaire
25:08 Qu’est-ce que l’entropie d’un système ?
29:05 Il n’y a pas d’énergie renouvelable, à proprement parler
30:21 On ne peut que transformer ou transférer de l’énergie ; différents types d’énergie
35:01 Notion d’esclave énergétique ; énergie corporelle
41:09 Quelle quantité de matière faut-il avoir pour disposer d’un kilowattheure d’énergie ?
48:57 L’incompatibilité entre nos modes de vie et les ressources énergétiques à l’avenir

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